La France à bras ouverts
La pire chose qui pouvait arriver avant une finale de Coupe du monde est arrivée à mes amis et à moi : tous les bars étaient complets.
Le 15 juillet 2018, la France affrontait la Croatie en finale de la Coupe du monde. On était partis de chez nous suffisamment tôt, persuadés qu’on trouverait facilement un endroit où regarder le plus grand match de football de l’année. On était loin de se douter à quel point on se trompait.
Toutes les terrasses étaient bondées. Devant chaque écran, des supporters vêtus de bleu, de blanc et de rouge s’étaient déjà rassemblés. Le coup d’envoi approchait, et on est passés d’un bar à l’autre, dans l’espoir de trouver une table libre ou, au moins, un petit coin où regarder le match.
Puis, tout à coup, la ville a explosé de joie. Des cris ont retenti dans toutes les rues. Les gens levaient les bras, criaient de joie et s’enlaçaient. On n’avait pas vu une seule seconde du match, mais on a tout de suite compris que la France venait de marquer.
On s’est mis à courir. Pas pour célébrer, puisqu’on n’avait même pas vu le but, mais pour trouver un écran. N’importe lequel. On voulait simplement comprendre ce qui venait de se passer.
On courait sans vraiment savoir où aller, en espérant encore trouver un endroit où regarder le match. Les minutes passaient et on commençait peu à peu à perdre espoir. Finalement, on a ralenti le pas, tout en continuant à scruter les rues à la recherche d’un écran.
C’est là qu’on l’a vue : une fenêtre ouverte au rez-de-chaussée, derrière laquelle une télévision diffusait le match. On s’est arrêtés quelques instants, soulagés de pouvoir enfin voir le match, tout en veillant à ne pas déranger. Puis quelqu’un à l’intérieur nous a remarqués. Il nous a souri et nous a fait signe de venir. Quelques instants plus tard, on entrait chez des gens qu’on n’avait jamais rencontrés, comme si on se connaissait depuis toujours.
Mes amis et moi, on s’est regardés un instant. J’ai hésité. Entrer chez des inconnus, ça ne semblait pas très raisonnable. Et pourtant, leur sourire rendait la chose parfaitement naturelle. On n’a pas attendu plus longtemps. On s’est installés devant la télé pour regarder le reste du match, et en quelques minutes, on se sentait déjà comme chez nous.
La seconde période est passée à toute vitesse. Les buts de Paul Pogba et de Kylian Mbappé ont donné une avance confortable à la France. Même lorsque la Croatie a réduit l’écart, personne dans le salon ne semblait croire que le trophée pouvait encore nous échapper.
Au coup de sifflet final, tout le monde s’est levé d’un bond. On s’est serrés dans les bras sans même y réfléchir : mes amis, nos hôtes, des personnes dont je n’ai jamais su le nom. Pendant quelques secondes, on n’était plus des inconnus.
On est aussitôt ressortis. Les rues dans lesquelles on courait quelques heures plus tôt à la recherche d’un écran s’étaient transformées en une immense fête. Les gens chantaient, agitaient des drapeaux, klaxonnaient et prenaient dans leurs bras tous ceux qu’ils croisaient. On s’est joints à eux sans la moindre hésitation. On a chanté Ramenez la coupe à la maison à tue-tête, en courant dans les rues, emportés par la joie d’une victoire qui semblait appartenir à tout le monde.
En grandissant, je ne me suis jamais vraiment intéressée au football. Pour moi, ce n’étaient que 22 personnes qui couraient après un ballon. Je n’ai jamais compris pourquoi ce sport suscitait autant de passion.
Avec le recul, le souvenir que je garde de cette finale de la Coupe du monde 2018 n’a finalement pas grand-chose à voir avec le football. Huit ans plus tard, je ne me souviens plus de chaque passe, de chaque arrêt, ni même de chaque but. Ce dont je me souviens, c’est d’une invitation inattendue, d’une maison qui a ouvert ses portes à des inconnus et de cette impression que, le temps d’un après-midi, le football avait transformé des étrangers en amis.
Je ne me considère toujours pas comme une passionnée de football. Mais depuis cet après-midi-là, j’ai compris que le football ne se résume pas à ce qui se passe sur le terrain. Parfois, il a le pouvoir de donner à tout un pays le sentiment de ne faire qu’un.


